J’ai peint ce corbeau en réfléchissant à ce que signifie regarder vers l’avant sans certitude.
Le passage à une nouvelle année s’accompagne souvent d’une pression particulière. Il y a une attente, parfois exprimée, parfois implicite, selon laquelle nous devrions franchir ce seuil avec une clarté intacte. Nommer nos intentions, tracer nos plans, déclarer un élan, passer nettement d’un chapitre à l’autre. Le calendrier change, et nous sommes censés changer avec lui.
Mais ce n’est pas ainsi que regarder vers l’avant se manifeste, du moins pour moi.
Le plus souvent, cela se fait dans le calme. Moins comme un saut, davantage comme le fait de rester immobile assez longtemps pour remarquer quelle direction continue de porter du poids. Moins une décision, plus une écoute. Moins de certitude, plus une orientation.
Il existe une pause à la lisière des fins, un espace où les choses ne sont plus ce qu’elles étaient, sans être encore autre chose. C’est un endroit inconfortable si l’on attend de lui des réponses. Mais si l’on accepte simplement d’y être, il peut se révéler étonnamment honnête.
Les corbeaux m’ont toujours semblé être des créatures de cette pause.
On les rencontre aux seuils, le long des routes, sur les clôtures, à la bordure des champs, dans des lieux qui ne sont ni tout à fait une chose ni tout à fait une autre. Ils observent. Ils attendent. Ils semblent comprendre que chaque moment n’exige pas une action, et que l’attention elle-même est une forme de participation.
Dans de nombreuses traditions, le corbeau est associé au changement. Non pas parce qu’il le provoque, mais parce qu’il le reconnaît. Il apparaît lorsque quelque chose est déjà en mouvement, lorsque l’air a changé juste assez pour être perçu par celles et ceux qui prêtent attention. Il ne précipite pas la transformation. Il en est le témoin.
C’est cette qualité de vigilance qui m’a attirée vers cette peinture.
Cette œuvre n’est pas née du fait de savoir ce qui vient ensuite. Elle est née de la reconnaissance que quelque chose vient. De l’acceptation que le mouvement vers l’avant ne s’annonce pas toujours avec clarté ou assurance. Parfois, il se manifeste comme une attirance subtile, une pensée récurrente, une curiosité discrète, une sensation qui refuse de disparaître même lorsqu’elle ne peut pas encore être nommée.
Regarder vers l’avant, dans ce sens, n’a rien à voir avec l’optimisme. Il ne s’agit ni de résolution ni de tableaux de vision ni d’objectifs soigneusement formulés. Il s’agit d’attention. De demeurer présent à la lisière de ce qui se termine, sans détourner le regard de ce qui n’est pas encore arrivé.
Cette posture demande une certaine patience. Elle nous invite à résister à l’envie de combler l’incertitude par des déclarations destinées à apaiser notre inconfort. Elle nous invite à remarquer ce à quoi nous répondons déjà, là où notre énergie se dirige naturellement, ce qui revient encore et encore même lorsque nous ne le cherchons pas activement.
Il y a une honnêteté particulière dans cette position.
Lorsque nous nous permettons de demeurer dans cette pause, nous créons de l’espace pour le lâcher-prise, non pas comme un rejet, mais comme une conséquence naturelle de la croissance. Certaines choses s’éloignent non parce que nous les repoussons, mais parce qu’elles ne correspondent plus à la forme de ce que nous devenons. D’autres demeurent, non comme un fardeau, mais comme une expérience. Elles nous accompagnent discrètement, intégrées plutôt que portées.
Le corbeau supporte cette tension avec aisance. Il ne promet pas la transformation. Il n’offre ni réconfort ni directives. Il se tient simplement au seuil et observe ce qui se déploie.
Cela me semble de plus en plus important, surtout à l’ouverture d’une nouvelle année.
Je me sens moins attirée par les déclarations que par l’orientation. Moins préoccupée par ce que je devrais viser, et davantage curieuse de l’endroit où mon attention se pose naturellement. À quoi est-ce que je reviens lorsque personne ne me demande de m’expliquer ? Qu’est-ce qui continue de m’appeler vers l’avant, sans urgence ni exigence ?
Ces questions ne produisent pas de réponses nettes. Mais elles créent une forme d’alignement, plus stable que l’ambition seule. Elles me permettent de reconnaître le mouvement même lorsqu’il est lent, et le changement même lorsqu’il arrive sans éclat.
Peindre à partir de cet espace est différent, lui aussi. Il ne s’agit pas de saisir un moment de certitude ni d’illustrer une conclusion. Il s’agit d’honorer l’entre-deux, l’état d’attention, la volonté de rester présent sans forcer le sens trop tôt. L’œuvre devient alors une trace d’attention plutôt qu’une déclaration d’intention.
C’est peut-être pour cette raison que le corbeau me semble être un compagnon si honnête en ce moment. Il ne précipite pas l’avenir et ne romantise pas le passé. Il comprend qu’être attentif est parfois suffisant. Que se tenir au bord, observer avec soin, n’est pas une absence de mouvement, mais une forme de disponibilité.
Alors que l’année s’ouvre, je me permets de rester là, d’écouter, d’observer, de remarquer ce qui continue de porter du poids. De faire confiance au fait que le mouvement vers l’avant n’a pas toujours besoin d’être spectaculaire pour être réel.
Parfois, l’attention est la manière la plus fidèle de regarder vers l’avant.
Et parfois, cela suffit.

« Marking Time» aquarelle sur papier Arches grain satiné, 640 g/m²